20 نوفمبر 2012

Présentation de «L’Air de ma ville» de Mohamed Essbai Par Nawal Alem



         Récemment, Mohamed Essbai a publié L’Air de ma ville . C’est un roman autobiographique qui vient enrichir la littérature maghrébine d’expression française.
Agrégé de Français, l’auteur enseigne cette langue depuis plus de vingt ans, durant lesquels il a vécu le calvaire de la « navette ». Fait qui non seulement lui a inspiré cette œuvre mais de surcroît a contribué à souder son grand attachement à la ville d’Oujda.
        L’Air de ma ville est une autobiographie qui se présente en 250 pages environ, articulées en 18 chapitres de longueur moyenne.
L’image de couverture ne répond sans doute pas à un choix gratuit, dans la mesure où elle met en exergue le minaret de la mosquée Omar Ibn Abdelaziz, située sur un grand boulevard du centre d’Oujda. Ce minaret ne serait-il pas un clin d’œil au record, en nombre de mosquées, battu par cette ville ?
Le choix du titre me semble fort judicieux en ce qu’il reprend une expression en arabe dialectal  «هواء بلادي », annonçant  d’emblée  cette charge d’affection conjuguée à cette relation sentimentale profonde de l’auteur avec sa ville.
Le sous-titre vient renforcer cette interprétation en appuyant la quête de cet objet aimé par l’expression « cherche mutation à Oujda ». Oujda serait donc un espace désiré, quêté, sollicité parce que le narrateur s’en trouve séparé contre son gré.
        Marcel Proust s’était longtemps désolé de ne point trouver cités Les champs Elysées dans les grandes œuvres de la littérature française. Or, c’était à lui qu’incombait cette tâche. Une fois adulte, dans sa fameuse Recherche du temps perdu , il évoqua ses promenades en ce lieu. Ce fût-là sa belle revanche et son grand bonheur.
A l’instar de ce grand auteur, Mohamed Essbai va parler de la ville d’Oujda, cette grande oubliée de la littérature marocaine d’expression française.
Fès, Tanger, Rabat, Marrakech, El Jadida, autant de villes vénérées et sublimées dans des textes maghrébins par des auteurs marocains tels que Ahmed Sefrioui, Driss Chraibi, Tahar Ben Jelloun pour ne citer que ceux-là.  De toutes les villes du royaume, où serait-donc passée Oujda ? Des écrivains de l’Oriental l’ont, certes, citée mais en tant que théâtre aux événements de leurs récits ou romans. Elle reste, toutefois, cette ville marginale, effacée où les personnages ne s’accomplissent jamais entièrement ; espace dans lequel gravitent surtout enfants des rues et parias. Cette Oujda-là existe incontestablement, nul ne saurait le dénier quoiqu’elle ne concerne qu’une petite minorité.
A quand alors un ouvrage sur cette capitale de l’Oriental du pays, cette ville millénaire où s’y retrouverait la majorité ? A quand une image authentique sur cette ville authentique ?
La réponse nous est donnée avec le roman autobiographique L’Air de ma ville  de Mohamed Essbai. L’auteur  a modifié quelques noms, rectifié quelques menus détails afin que le lecteur baigne dans une atmosphère typiquement orientale.
        Le roman s’ouvre sur une ruelle dans un quartier populaire « Village Koulouch » où des petits enfants jouent au football avec un ballon en plastique. Rien de plus banal, de plus beau, de plus fantastique que ce tableau si redondant dans toutes nos villes. Tableau rare, sinon quasi introuvable dans des pays riches. Cette ouverture enjouée sur une scène de vie pleine de joie de vivre dans le cœur des enfants trouve son écho dans la clôture du texte. L’autobiographie se clôt sur un bonheur tout différent. Le narrateur adulte range ses livres dans la bibliothèque de sa nouvelle maison. Il est enfin heureux de retrouver l’objet de sa quête après un long et dur parcours.
Ainsi, Oujda paraît comme l’espace de l’aboutissement.  Le père du narrateur, de par la nature de son métier dans l’armée, avait passé une grande partie de sa vie à parcourir le Maroc dans tous les sens. Il finit par se stabiliser à Oujda. Son fils aurait pratiquement hérité du même destin. Vers la fin du roman, il aboutira  au quartier Al Andalous ; nom révélateur et très symbolique car, justement, le narrateur a été élevé dans la sublimation de l’arabo-musulman et cette latente  nostalgie de son âge d’or, incarnée dans cette Andalousie perdue.
        La trame de ce roman autobiographique se tisse autour de trois thèmes majeurs qui s’enchevêtrent et se fusionnent les uns dans les autres au point qu’il devient difficile de les séparer.
Il s’agit d’abord du Roman d’apprentissage. Le héros étant un petit enfant orphelin de père, affrontant les obstacles de la vie dès un âge précoce, finit par faire l’apprentissage de la vie et faire preuve de responsabilité.
Ensuite, l’Enseignement ; le narrateur est un enseignant-navetteur menant de front les déboires de l’enseignant qui pratique dans une classe et qui a un contact permanent avec les élèves, doublé des dangers de la route et de la séparation d’avec les siens. Tous ces facteurs le font vivre à un rythme vertigineux, fort stressant, voire déprimant. Rappelons que le métier d’enseignant est plus qu’un choix pour le narrateur, c’est la réalisation d’un rêve d’enfance. C’est l’ascension par excellence. Mieux encore, c’est un devoir de militant. L’enfant insouciant qui joue devient élève, continuant son périple pour devenir enseignant, avec toujours le même acharnement de l’enfant qu’il était. Cette autobiographie est dédiée aux enseignants qui doivent naturellement constituer le grand public-lecteur et particulièrement aux « navetteurs » parmi eux. En un mot, ce témoignage est un hommage à tous les professeurs qui, au quotidien, peinent et souffrent seuls dans leurs salles de classes pour qu’émerge de leurs mains une société meilleure.
        Mohamed Essbai s’exprime dans un style simple et accessible à tous. L’entreprise n’étant pas facile à réaliser, d’autant plus qu’il est difficile d’être simple. De son écriture émane un sentiment de sécurité et de pureté, plongeant le lecteur dans une ambiance feutrée, fortement éloignée de cette agressivité propre aux écrivains maghrébins. Il est vrai qu’il s’insurge contre les communistes, contre les ennemis de l’Islam, contre les ennemis de Dieu, contre les corrupteurs, les bureaucrates etc. Cependant il le fait dans une colère saine et civique.
Ses personnages gravitent dans un halo d’apaisement et de sérénité malgré leurs nombreux problèmes. Il n’y a qu’à voir comment est gérée la pauvreté en toute dignité. Comment la bigamie est vécue dans une grande complicité entre les deux coépouses dont l’une d’elle est d’origine berbère. Bigamie qui sera soudée par un veuvage.
D’ailleurs, la présence des femmes est dans toute sa vérité concrète. Il n’y a pas lieu à la femme rêvée, désirée, troublante et excitante (la femme-produit de vente). Ce fait n’affaiblit aucunement le plaisir de la lecture, mais bien au contraire lui octroie une saveur nouvelle et une certaine élévation qu’un lecteur universel devrait considérer comme une originalité.  
Le relationnel au sein de la famille et avec les personnages du voisinage, autant de points forts que renforce la sublimation des vraies valeurs, malgré l’ingratitude des circonstances.
Et puis cette bibliothèque que le narrateur monte et démonte au rythme de ses multiples mutations jalonne le texte d’une manière revigorante, dévoilant la passion de ce dernier pour la lecture. Bibliothèque concentrant ce plaisir de lire sur la terrasse de la maison de Koulouch à celui de la grande Bibliothèque municipale.
       Un écrivain, quel que soit son style ou son genre d’expression n’a pas le droit d’être autrement qu’authentique et intègre. Sartre déclarait à ce propos : « Qu’il dise la vérité ou qu’il se taise ! » Mohamed Essbai est un écrivain engagé en ce qu’il se situe au centre des événements de son époque dont il se fait témoin et acteur, assumant ainsi son combat. La littérature étant justement un élément de combat pour qui aurait fait le choix de l’écriture.
Un auteur peut être tout aussi expressif et son style percutant en optant pour la pudeur et l’authenticité. Aussi,  il semble lancer un nouveau type d’écriture qui se refuse d’être un plagiat d’écriture ou un pastiche de l’Autre.
Edouard Glissant affirmait à ce propos qu’ « une littérature se détermine autant sur la base de ce qu’elle produit que sur celle des espérances qu’elle donne. » Cette citation semble convenir parfaitement à l’entreprise de Mohamed Essbai.

Oujda le 11/11/21/012

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